« L’équitation actuelle et ses principes : recherches expérimentales » – Gustave Le Bon – 1892

« Le dressage raisonné du cheval constitue pour le cavalier une gymnastique de l’intelligence et du caractère qu’aucun enseignement théorique ne saurait remplacer. Elle lui apprend à la fois la fermeté et la douceur, exerce sa patience, développe énormément son jugement et ses facultés d’observation.

En dressant le cheval, l’homme se dresse lui-même et dans bien des circonstances de la vie, il éprouvera les bienfaits de ce dressage. Je ne connais pas de plus utile complément de l’éducation que le dressage du cheval. Les psychologues de profession, s’ils pouvaient s’y adonner un peu, seraient surpris de la quantité de choses qu’ils apprendraient. Il y aurait là pour eux un monde de recherches encore inexploré. »

Cette citation de Gustave Le Bon (1841-1931), célèbre psychologe et anthropologue français auteur de « La psychologie des foules » a retenu toute mon attention tant elle m’a semblé moderne (sic!), juste et résonner avec ma propre vision du dressage et de la vie autour des chevaux en général.

C’est pourquoi j’ai voulu découvrir le seul ouvrage de G. Le Bon consacré à l’art de monter à cheval qui figure tel un ovni dans sa longue bibliographie : « L’équitation actuelle et ses principes : recherches expérimentales », paru en 1892 et aujourd’hui tombé dans le domaine public et très probablement dans l’oubli.

Ce livre, dont la lecture peut paraître ardue du fait de son ton volontairement scientifique et de ses nombreuses démonstrations mathématiques et géométriques, a le mérite de relever (presque?) toutes les erreurs d’éducation des chevaux et des cavaliers de l’époque. Malheureusement, une majorité des observations de son auteur sont encore valables aujourd’hui. Pas partout, pas pour tout le monde mais tout de même… cela donne à réfléchir. Allez, on y va?


Dans les premiers chapitres, Le Bon explique sa démarche  » … abréger le dressage du cheval en lui donnant pour bases les lois fondamentales de la psychologie moderne… en utilisant que des procédés équestres que la science peut expliquer.  » Les bases sont posées, le ton est donné.

Pour point de départ de sa réflexion, Le Bon prend la sensibilité ou plutôt l’absence de sensibilité, de réactivité et d’obéissance des chevaux  de cavalerie. (N’oublions pas que l’ouvrage traite avant tout d’équitation militaire.) Il réalise donc une série d’expériences et de mesures destinées à déterminer la force à déployer par le cavalier pour arrêter son cheval depuis les différentes allures et la distance nécessaire à cet arrêt, ce que sont réellement les allures naturelles du cheval, son équilibre, le poids mis dans dans chaque étrier par le cavalier,… Tout cela à l’aide d’instruments de précision: chronographe, dynamomètre, roulette métrique, appareil photographique à 12 images par seconde (un must à l’époque!). Il nous précise tout de même que le dynamomètre serait inutile si les chevaux s’arrêtaient aux jambes ou à la voix… et déplore que de tels chevaux aient disparu de France. Tiens donc, un petit air de déjà vu pour vous, Cher Lecteur?

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Bien sûr, comme de telles mesures seraient complètement inutiles si on les laissait à l’état de données brutes, Le Bon propose de les utiliser comme base de travail et comme outil de suivi des progrès du cheval et du cavalier dans des monographies des chevaux soit des carnets de bord à compléter au jour le jour par l’écuyer et à assortir de ses observations jusqu’à la fin du dressage c’est-à-dire le moment où toute demande serait obtenue par l’aide la plus légère possible. Evidemment, au vu du matériel que ce procédé exige, Le Bon est conscient que seules les grosses institutions auront les moyens de suivre sa proposition, si tant est qu’elles l’acceptent!

Suit une étude des écoles françaises, allemandes et anglaises dans laquelle Le Bon souligne, encore une fois, la pauvreté de l’équitation française face à ses cousines germaniques. Selon lui, l’école française ne demanderait que des chevaux peu dressés et des cavaliers uniquement solides en selle tandis que les écoles anglaises et allemandes mèneraient TOUS leurs cavaliers jusqu’à la « haute école ». Il ajoute d’ailleurs qu’en France, seuls les officiers sont jugés aptes à saisir les finesses du dressage de haute école et que, donc, les sous officiers et soldats sont privés de cette éducation. Cela ne vous rappelle-t-il pas la difficulté pour le cavalier anonyme, encore en 2016, de bénéficier d’un enseignemennt de qualité?

Ensuite, sans doute porté par nature et par intérêt pour la psychologie, Le Bon nous livre une étude de la « constitution mentale » du cheval. Selon lui, le cheval paraît peu intelligent mais possède une mémoire représentative supérieure à celle de l’homme, à double tranchant car il est donc très facile de rendre un animal rétif. Le Bon soumet ici l’idée qu’il faut étudier le caractère du cheval que l’on monte pour en tirer tout le parti possible et démontre que le cheval reflète toujours par son obéissance, ses résistances et son dressage, le caractère et l’intelligence de celui qui le monte habituellement. Cela n’est pas neuf mais dans le contexte dans lequel cet ouvrage paru, il était sans doute judicieux de le rappeler.

A propos de psychologie encore, Le Bon nous dit que le dressage du cheval doit se baser sur le principe des associations par contiguité. Sur le thème de l’obéissance il exhorte le lecteur à la douceur car la violence du cavalier entraînera la défense du cheval et si ce dernier prend conscience de sa force son dresseur aura toutes les peines du monde pour s’en faire obéir. Il profite de ce passage pour mettre en avant le travail à pied qui permet de tout apprendre au cheval sans risquer d’en perdre le contrôle. Même si je suis plus adepte de la carotte que du bâton (dont il autorise l’usage un peu trop souvent à mon goût),  je suis au moins en accord avec une chose: le travail à la main est une véritable bénédiction pour qui sait le mettre en pratique! Pourquoi donc nos chers moniteurs LEWB et FFE sont-ils donc, pour la plupart, dépourvus de toute compétence en la matière? Voire… balaient de la main les prétentieux qui osent demander à l’apprendre!?

Quelques chapitres plus loin, Le Bon nous livre ses constatations quant à la durée du cheval suivant son niveau de dressage et celui de son cavalier en énumérant les principaux défauts rencontrés et leurs effets sur le cheval à court, moyen et long terme. Ainsi, il met en avant la constitution finalement fragile des équidés qu’il vaut mieux ne pas soumettre à des séances longues et au tavail en cercle avant leurs 5 ans révolus. Notion que, plus d’un siècle plus tard, nous commençons enfin à comprendre! Pourtant, il est encore courant de rencontrer des chevaux de 4 ans déjà mis à tous les airs, passage compris. C’est dans cette partie aussi, que Le Bon parle du grand problème des cavaliers qui « tiennent fortement les rênes » et démontre mathématiquement que ceci est contre-productif et dangereux, et surtout plébiscité par une masse de cavaliers à l’équilibre précaire. Il en profite pour rappeler la sensibilité de la bouche du cheval, qui n’a aucun rapport avec son poids comme j’ai pu l’entendre lors d’une récente leçon –> Horreur quand tu nous tiens! Aïe mes oreilles! Sauve-toi petit portefeuille!

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Position correcte au trot, d’après le traité d’équitation militaire allemande en usage en 1892

A propos du cavalier: de nombreux chapitres lui sont consacrés dont je ne pourrai pas faire la synthèse ici. Notez que, comme tout homme de cheval, Le Bon attribue au jeune cavalier le vieux cheval et au jeune cheval le vieux cavalier. Il démonte de nombreuses idées fausses de l’équitation française d’alors, principalement au sujet de la position à cheval. Il préconise le trot assis au manège pour acquérir de la solidité mais l’interdit en tout autre circonstance pour tout cavalier sans entraînement militaire, afin d’épargner le dos des chevaux. Il parle longuement du trot enlevé en conseillant d’adopter la façon « allemande »: étriers longs, cavalier droit qui se laisse soulever au lieu de s’enlever et qui, en retombant, engage légèrement son bassin vers l’avant. Position beaucoup plus solide une fois qu’on la maîtrise. Il dénonce les genoux et les cuisses serrées et insiste sur l’angle cuisse-tronc qui DOIT rester le plus ouvert possible. Une attitude qui ne s’obtient que par de longs mois de trot sans étriers au manège et qui ne sera acceptée que par les militaires, pas par les civils. Serions-nous paresseux? Ou tellement en quête de plaisir facile que tout effort pour acquérir un peu de technique nous paraît superflu? Je pose la question car rares sont les professeurs qui insistent sur ce fameux angle cuisse-tronc! Que celui qui n’a jamais monté son cheval avec les cuisses proches de l’horizontale me jette la première pierre! Un chapitre entier est consacré à la position du pied qui, en France, en 1892, devait être « porté fortement vers l’intérieur« , idée à laquelle Le Bon s’oppose farouchement. Il conseille au cavalier lambda de s’en tenir à un appui, pied tenu droit, sur le bord interne de l’étrier et affirme que seuls les écuyers de talent sachant se servir de leurs jambes auront comme appui le bord externe de l’étrier. Qui va vérifier ce détail à sa prochaine séance, hmmm?

Après plussieurs chapitres consacrés au dressage du cheval sur un plan technique où les contre-changements de main au petit trot et le galop en petit cercles sont élevés au rang d’exercices souverains, l’auteur nous rappelle, comme tous les Grands Maîtres avant lui et même après (Nuno Oliveira par exemple) que la mise en main et le rassembler sont les PREUVES d’un parfait dressage et non un moyen de dresser tout comme le ramener de la tête est une preuve d’assouplissement psychologique (et non articulaire) c’est-à-dire un effet du dressage et non un but. Le Bon nous dit aussi, encore!, l’obligation de n’exiger du cheval que ce qu’il peut donner mais d’aller au bout de la demande.

Un passage du livre aborde le saut d’obstacles et  ramène à la mémoire des fondamentaux que l’on apprend plus guère de nos jours, sauf à fréquenter de grands écuyers, je vous le reproduis ici: « L’habitude de tirer sur les rênes à l’abord et à la réception pour enlever le cheval et le rétablir ensuite est au mieux illusoire, en général tout à fait nuisible. Sauter consiste à mener le cheval droit vers l’obstacle au petit galop, l’exciter avec les jambes au dernier moment et de rendre tout à fait les rênes. C’est après qu’il ait repris son équilibre que l’on peut toucher aux rênes au cas où il voudrait prendre une allure trop rapide... » Ceci rejoint l’enseignement de monsieur Jean-Michel Rousseaux, entre autres. Quant à moi, je crois que « laisser faire sous surveillance » résume bien mon idéal d’équitation.

Un autre passage de l’ouvrage aborde un point essentiel pour les cavaliers militaires mais utile et même nécessaire à tous: l’équitation en extérieur. D’après l’auteur, une heure de travail modéré au manège fatigue plus le cheval que trois heures au grand air à cause des passages de coins pour lesquels il doit s’incurver.  Et, de façon générale, le cheval doit passer le moins de temps possible au manège et le plus de temps possible au dehors.afin de développer son initiative et son habileté. Chose possible uniquement si son cavalier lui laisse sa totale liberté de balancier et favorise le mouvement en avant. En gros: emmenez vos chevaux dehors et laissez les marcher. C’est comme cela que vous obtiendrez de vrais chamois qui passent partout.

Enfin, après avoir parlé de l’attitude du cavalier face aux trois grands types de chevaux (particulier, manège ou cavalerie militaire), et des moyens pour combattre les principales défenses du cheval, là encore en usant de psychologie, face à la peur du cheval notamment avec une distinction entre le véritable emballement (cheval qui perd tout contrôle de lui-même et galope comme un fou jusqu’à l’obstacle qui l’arrêtera de plein fouet) et l’impression d’emballement vécue par le cavalier qui vit des problèmes de maîtrise de son cheval, Le Bon nous livre sa vision de ce que devrait être l’enseignement de l’équitation et son idée principale est que l’élève doit commencer par les airs de haute école (pour connaître les bonnes sensations) et ensuite apprendre l’art de dominer ses réflexes et de garder son sang froid. Il critique violemment également l’absence d’enseignement des principes fondamentaux et des théories ainsi que l’idée répandue qu’il suffit de « tenir à cheval ».


Mes petites notes perso, en vrac!

Avec les  –

Dans tout le livre, on remarque que l’intérêt du cheval  n’est pris en compte, quant à son usure prématurée ou non, que parce qu’un cheval coûte à l’armée. « Dans l’équitation civile l’usure n’a pas d’importance puisqu’elle n’est qu’une question d’argent »  Sous-entendu : quand ça va plus, on achète une nouvelle monture.

Le Bon rejette totalement les chevaux hypersensibles à la jambe pour des raisons de sécurité. Peut-être n’ai-je pas la même vision du cheval « hypersensible à la jambe » mais je pense que ce genre de monture est tout à fait  gérable pour un cavalier qui sait se servir de son assiette. Je vois dans ce rejet, surtout, les limites d’une équitation militaire.

Emploi de l’éperon systématique: peut-être pour la praticité en situation de combat. Pour moi, à bannir de toute équitation civile quand on sait que certains enseignants ignorent même comment en expliquer l’emploi à leurs élèves! Véridique! -> SOS! Et que les chevaux bien dressés n’en ont aucun besoin.

Emploi fréquent de l’expression « facile à monter pour une femme »: signe d’une équitation toute en force sur des chevaux peu dressés ou difficiles et/ou signe d’une certaine mysoginie ou bien encore d’une méconnaissance de l’équitation en amazone?

Et les +

Le Bon étudie la « constitution mentale du cheval »!!!!! Déjà à l’époque! Bien sûr, il s’agit d’une optique poussée par le souci de l’économie soit réduire le temps de dressage mais quand-même! Voilà qui devrait pousser certains usagers des rectangles de compétition à voir plus loin que le haut du podium.

Renvois fréquents à Monsieur Baucher. On est « adepte » ou pas mais il reste une référence en matière de dressage.

Une longue étude de l’équilibre et de la mécanique du cheval monté et libre dont je ne vuos ai pas parlé car elle est irrésumable. Si elle vous intéresse, chaussez vos lunettes et venez par ici.

Une excellente définition du cheval bien dressé: celui dont toutes les parties sont bien assouplies et dont la volonté est totalement gagnée c’est-à-dire qu’il obéit à n’importe quoi et au moindre signe. Peut-être vaut-il mieux nuancer le « à n’importe quoi » au risque de se retrouver précipité dans un gouffre par son cheval trop obéissant et ayant perdu tout instinct de survie à l’instar du colonel Raabe!

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