L’enseignant d’équitation : une certaine idée de la transmission

Chers Lecteurs,

Vous l’aviez peut-être deviné, vous l’aviez peut-être lu au détour d’un vieil article, j’investis beaucoup de temps auprès des chevaux et, surtout, j’ai l’intention de m’engager plus loin encore dans cette voie puisque l’un de mes objectifs à long terme est de devenir « Passeur de lumière ». Pour ceux qui ne connaissent pas cette oeuvre de Bernard Tirtiaux, je vous invite à la découvrir. Les autres comprendront sans doute le parallèle que j’opère entre le métier d’enseignant d’équitation et celui de maître verrier.

Bien sûr, on peut assez rapidement obtenir le sésame de moniteur, pour peu que l’on dispose d’un cheval sympathique, endurant et respectueux des barres et que l’on ait suivi la formation pédagogique exigée par les officiels, à condition de se montrer tolérant quant aux incohérences encensées par les fédérations équestres de tous bords. Cela n’assure malheureusement pas une formation de qualité et comme élève, on peine souvent à trouver celui ou celle qui nous bousculera assez fort pour déstabiliser nos petites (toutes petites) convictions mais saura nous tenir à bout de voix assez bien que pour nous permettre une petite avancée sur le long chemin du cavalier… et que dire pour les aspirants écuyers… ?

La présente réflexion est née d’un joli compliment que j’ai reçu dernièrement à propos, justement, de mes « compétences de transmission ». Qu’avais-je dit ou fait; Quelle attitude avais-je adoptée pour satisfaire mon interlocuteur ? Et, logiquement, quelle(s) qualité(s) devrai-je m’appliquer à cultiver pour exercer au mieux le moment venu ? Avec le pendant : que devrai-je polir, sculpter, voire bannir ?

Une méthode particulièrement originale ? Non. Des exercices complètement inédits et audacieux ? Non. Très logique : je ne peux transmettre que ce quelqu’un d’autre a eu la gentillesse de partager avec moi et pour bien guider le cavalier, il est plus facile de puiser dans sa propre expérience. (Paresse ? )  Des compétences extraordinaires à cheval ? Non. Je suis moi-même apprenante, je commets des erreurs et je suis très loin de maîtriser tous les exercices. Alors ?

Alors, la réponse se cache peut-être dans mon calme, mon « enthousiasme pédagogique » (ça existe, ça ? ), mon amour à la fois pour l’équin et pour l’humain, mon respect pour les limites de chacun et aussi … dans mon côté exigent (rigueur, cohérence et jusqu’au-boutisme) si si ! Bien sûr, l’expérience compte aussi, ainsi que l’entraînement aux tâches d’observation et l’étude passionnée de ces deux animaux particuliers que sont les deux-pieds et les quatre-sabots.

Le calme 

Le calme, chez moi, n’est pas une qualité innée. Je suis de ces femmes qui peuvent exploser en une seconde parce qu’un rien les a contrariées et que non, décidément, ce n’était pas un jour à se laisser contrarier. (Pardon, chères dames du monde entier.) Je suis aussi de ces humains qui craignent un certain nombre de choses et survivent difficilement au visionnage d’un film d’épouvante. Pourtant, à cheval, j’ai assez vite appris à trouver la paix. Pas seule, et grâce justement aux chevaux eux-mêmes. Inutile de s’énerver lorsqu’on est juchée sur une cocotte-minute, un anxieux, un phobique ou un rétif.. n’est-ce pas ?

Ce calme, que je trouve peu à peu aussi dans la vie « civile » me permet, au centre d’une carrière, de tenir le rôle du phare: où que le cavalier soit physiquement et mentalement, il sait que je suis là et que, quoi qu’il arrive, j’aurai un éclairage à lui proposer et que je ne le lâcherai pas avant le retour au port.

L’enthousiasme pédagogique

Ce que je nomme enthousiasme pédagogique est l’envie de transmettre. « Ouais, c’est la ligne bateau du CV des aides monos, ça, non ?  » Oui, ou pas. L’envie de transmettre, pour moi, va plus loin que le simple enseignement de l’équitation. L’envie de transmettre, c’est le désir de donner au cavalier que l’on rencontre, tout ce qu’on peut lui donner autant par rapport à la technique, que par rapport aux soins, à la « psychologie », au relationnel, à l’esprit d’analyse et de progression… L’envie de transmettre c’est l’envie de former un cavalier, potentiellement homme de cheval, qui à partir de la petite pierre que l’on aura posée à ses pieds, saura s’élever au-dessus de nous et rencontrer plus profondément encore l’être cheval pour s’associer à lui et toucher, peut-être, à l’Art Equestre. Voilà, ce qu’est pour moi l’enthousiasme pédagogique. Il ne s’agit donc pas d’être soi-même écuyer (même si c’est un avantage indéniable pour emmener les élèves plus loin qu’ils ne l’auraient imaginé) mais seulement d’être engagé, investi dans la mission d’enseignement et de lui conserver son sens premier d’aide à l’apprentissage et de guide à la formation. L’enseignant d’équitation devrait prendre ses élèves sous son aile aussi longtemps que nécessaire mais savoir se séparer d’eux lorsqu’il ne peut plus les aider à progresser.

Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, cet enthousiasme me met simplement en condition de passeur c’est-à-dire à la place de celui qui transmets ses connaissances et, il faut le dire, ses ressentis, point crucial pour l’équitation et le sport en général. L’enthousiasme c’est aussi la force qui me permet de rester connectée avec mon interlocuteur pendant toute la séance avec le désir que chaque instant soit formatif ET positif. C’est aussi cette envie de donner à « l’élève » la possibilité d’observer les événements et de trouver lui-même les solutions aux problèmes ou aux questions qui se posent. C’est, enfin, ce souci de libre choix qui exige que, lorsque plusieurs méthodes / pensées / pratiques sont envisageables pour avancer, de les exposer TOUTES (et entières) afin que la personne en face de moi puisse poser un choix le plus éclairé possible, ce qui inclut d’être capable d’assumer mon ignorance ( Pas toujours facile et parfois frustrant).

L’amour

Cela commençait pourtant si bien, et voilà qu’elle nous fait le syndrome du blog de fille!  » Qu’a donc l’amour à voir ici ? Tout. Qu’est-ce qui pousse un homme ou une femme, à se lever chaque jour aux aurores pour nourrir une cavalerie, entretenir une écurie, veiller sur les uns et les autres et ce, par tous les temps ? Qu’est-ce qui pousse cette même personne à vouer sa vie à la passation de savoirs et de compétences avec souvent, pour seule reconnaissance, la satisfaction du travail bien fait ? Qu’est-ce qui permet à un être humain de tenir vaillamment sa position au centre d’un manège gelé/surchauffé, jour après jour, face à des publics variés mais souvent typiquement « de loisirs » ? Qu’est-ce qui aide un moniteur à soutenir ses ouailles même quand elles se montrent, disons…. récalcitrantes ? Si ce n’est l’amour ?

Quand un être humain met toutes ses connaissances, tout son métier, toute sa passion dans l’éducation d’un autre être humain et ce, quelles que soient les capacités, les envies, et les humeurs de cet apprenant, que voyez-vous sinon de l’amour ? Quand un homme de cheval guide des mois durant un élève dans l’éducation de sa jeune monture en supportant les erreurs commises malgré les incompréhensions et les douleurs occasionnées pour le cheval, alors que lui-même aurait-pu les éviter en effectuant le travail à la place de l’apprenant. Que voyez-vous sinon de l’amour ? Quand un enseignant pousse son élève le plus loin qu’il le peut en passant séance après séance au-dessus des résistances de cet élève alors qu’il serait plus aisé de condamner celui-ci à la médiocrité et de l’amuser un peu, sans plus. Que voyez-vous sinon de l’amour ?

Le respect des limites

Il est évident que tous les chevaux n’ont pas les mêmes capacités, les mêmes caractères et que tous les cavaliers n’ont pas les mêmes facilités ni les mêmes objectifs. Si l’on pousse à toute force un cavalier dans une direction qui ne lui convient pas, la sanction viendra : de la simple perte du client à l’accident en passant par l’abandon de l’équitation voire même du cheval. Si, au contraire, on maintient un cavalier volontaire et travailleur dans une routine sans défi, on risque moins l’accident mais le plaisir décroîtra rapidement.

Si un cavalier souhaite « se balader », pourquoi pas le former aux différentes techniques utiles en randonnées voire l’ouvrir aux disciplines d’extérieur ? Soit, lui ouvrir des horizons qui lui correspondent. A sa charge d’attraper ou non la perche qui lui est tendue.

Si un cavalier vise la compétition, étudier avec lui ses limitations (physiques et mentales) et celles de son cheval, présente un intérêt fameux. Vous ne croyez-pas ? Si je n’ai pas la capacité de me tenir sur demi-pointes, je n’aurai jamais la capacité de me tenir sur pointes… Inutile donc de viser la place de danseuse étoile… J’aurai peut-être ma chance dans l’orchestre ou à l’atelier de couture. Si la seule idée qu’un jury scrute la moindre de mes actions me tétanise, autant travailler sur cet obstacle avant la première épreuve de la saison, non ?

Si un cavalier souhaite avancer en dressage mais refuse de concourir, respecter son choix me semble un minimum…

Cependant, respect des limites ne signifie pas forcément se limiter aux limites. Si un enseignant a la certitude ou la sensation que l’élève se limite lui-même (par peur ou autre), il a pour moi le devoir de « faire sauter les verrous ».

Enfin, comme je l’ai déjà écrit, si l’enseignant voit son élève atteindre les limites de l’éducation qu’il peut lui donner, il est de son devoir d’aiguiller cet élève vers plus compétent que lui et ce, non pas avec de la frustration, de la colère, du dépit, du dégoût mais avec fierté. La fierté d’avoir pu être, pour un cavalier au moins au choix ou tout ensemble: un initiateur, un ouvreur de conscience, un phare dans la nuit… un passeur de lumière. Dit plus simplement : la fierté d’avoir été, pour un cavalier au moins, un Maître.

A bientôt,

Horses Hints

2 réflexions sur “L’enseignant d’équitation : une certaine idée de la transmission

  1. En tant qu’enseignante (uniquement pour nos petits bambins humains), je me retrouve parfaitement dans ce que tu décris ici. Dans tous les domaines, l’enseignant devrait être à la recherche de ce qu’il peut apporter à son élève et essayer de l’amener au plus haut niveau de ce qu’il peut faire. Ce devrait être ça la première mission de l’enseignant et ce pourquoi on devient finalement enseignant. Malheureusement, toutes les formations ne sont pas encore assez ouvertes sur ce sujet. Mais qui sait, peut-être qu’un jour ça viendra 🙂

    Un très bel article. Merci à toi.

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour « Chicorée » 😉 , Merci pour ta lecture et ton retour. Oui, c’est vraiment comme cela que je vois la mission du « prof d’équit' » et de tout autre prof’ d’ailleurs. Quand le destin m’envoie un élève à deux et/ou quatre jambes, je m’applique à respecter ces convictions mais… cela demande aussi un solide travail de soi-même et une bonne connaissance humaine et équine. (en plus de l’équestre bien sûr) ce que les formations actuelles ainsi que les grands courants officiels (dans le monde du cheval) n’apportent que très peu…
      A bientôt !

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